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        Sarah Knafo et « le casse du siècle » : quand la liberté passe par la concurrence



        Le vrai combat pour la liberté serait donc de privatiser l’audiovisuel public. 

        La formule est spectaculaire. 

        Elle tient en quelques mots, comme une banderole politique soigneusement repassée avant le meeting.

         Sarah Knafo, eurodéputée de Reconquête, défend cette idée avec constance , France Télévisions et Radio France ne seraient plus seulement des administrations coûteuses qu’il faudrait mieux gérer, mais des institutions dont l’existence même serait devenue, selon elle, obsolète. 

        Elle avance trois arguments , le coût, qu’elle situe autour de 4 milliards d’euros annuels, la question du pluralisme et de la neutralité et l’évolution technologique qui aurait rendu caduque la justification historique d’un audiovisuel public.

        L’argument mérite d’être entendu. 

        Mais il mérite surtout d’être retourné dans tous les sens, comme une vieille pièce de monnaie avant de savoir si elle vaut encore quelque chose. 

        Privatiser ne signifie pas supprimer l’audiovisuel , cela signifie changer celui qui le finance, celui qui le contrôle et celui qui décide de ses priorités. 

        Sarah Knafo elle-même l’explique , France 2, par exemple, continuerait d’exister, mais sous propriété privée. 

        Elle cite TF1, privatisée en 1987, comme précédent.

        Le problème est donc moins « public ou privé ? » que , qui paie, qui possède, qui influence et qui rend des comptes ? 

        Car une chaîne publique peut être soupçonnée de dépendance politique , une chaîne privée peut, elle aussi, dépendre d’un actionnaire, d’un groupe industriel, d’intérêts économiques ou de la publicité.

         La liberté ne pousse pas miraculeusement dans le jardin du capital dès qu’on retire la plaque « République française » de la porte.

        C’est ici que le raisonnement devient particulièrement intéressant. 

        Si l’on considère que l’État est nécessairement suspect lorsqu’il finance un média, faut-il considérer automatiquement qu’un grand groupe privé devient neutre lorsqu’il le rachète ? 

        Ce serait une curieuse alchimie , l’argent public serait politiquement dangereux, tandis que l’argent privé deviendrait soudainement transparent, désintéressé et philosophiquement vierge. 

        Même les téléspectateurs les plus distraits pourraient trouver la potion un peu forte.

        Sarah Knafo affirme également que les Français paient collectivement pour un service dont ils ne choisissent pas l’abonnement. 

        Le financement de l’audiovisuel public est aujourd’hui assuré par une fraction de la TVA, après la suppression de la contribution à l’audiovisuel public. 

        Le débat porte donc bien sur l’utilisation de ressources fiscales communes et non sur une mystérieuse pièce de deux euros glissée chaque matin dans la boîte aux lettres de France Télévisions.

        Mais il existe une autre question, moins spectaculaire et peut-être plus importante , quels contenus le marché ne produit-il pas spontanément ? 

        L’information locale, certains programmes culturels, l’éducation, les archives, la création française, les territoires ultramarins, les langues régionales ou encore des programmes destinés à des publics peu rentables ne répondent pas toujours aux mêmes logiques qu’une émission destinée à maximiser l’audience publicitaire. 

        Le marché sait remarquablement vendre ce qui se vend , la démocratie, elle, doit parfois financer ce qui reste nécessaire même lorsqu’il ne remplit pas immédiatement les caisses.

        Et c’est là que le débat dépasse Sarah Knafo. 

        Il concerne une question vieille comme la République moderne , une société doit-elle laisser au marché tout ce qu’il peut produire ou conserver quelques espaces qui échappent précisément à la logique marchande ?

        La privatisation pourrait rapporter une recette exceptionnelle lors de la vente des actifs et réduire certaines dépenses publiques. 

        Sarah Knafo présente précisément cette perspective comme un double bénéfice , vendre les chaînes et ne plus financer leur fonctionnement annuel. 

        Mais une vente n’est pas une économie éternelle.

         C’est une recette ponctuelle. 

        L’État peut vendre une maison une fois , il ne peut pas la revendre chaque année pour équilibrer son budget. 

        Même la comptabilité finit par avoir le sens de l’humour.

        Reste surtout le cœur politique du sujet , la liberté.

         La liberté d’expression ne consiste pas seulement à multiplier les propriétaires de médias. 

        Elle suppose aussi que les journalistes puissent travailler sans pression politique ou économique, que les citoyens disposent d’informations contradictoires et que les médias soient soumis à des règles de transparence et de pluralisme.

        Le paysage médiatique français offre déjà un laboratoire grandeur nature , chaînes privées, radios commerciales, médias numériques, plateformes vidéo, réseaux sociaux, médias indépendants et audiovisuel public cohabitent dans une compétition permanente. 

        Et pourtant, malgré cette abondance, le débat sur la concentration des médias, les influences économiques et les biais éditoriaux ne disparaît pas. 

        Au contraire, il revient régulièrement par la fenêtre après avoir été expulsé par la porte.

        Le paradoxe est donc délicieux , pour défendre la liberté contre une télévision d’État, Sarah Knafo propose davantage de marché , pour défendre le pluralisme, elle veut supprimer l’un des principaux pôles publics du paysage médiatique. 

        Ses adversaires pourraient répondre que cela renforcerait mécaniquement le poids des grands groupes privés. 

        Ses partisans rétorqueront que la concurrence, précisément, permettrait de diversifier l’offre. 

        Les deux camps ont au moins une obligation commune , démontrer leurs affirmations plutôt que transformer la télévision en champ de bataille idéologique.

        Au fond, le véritable « casse du siècle » n’est peut-être pas seulement celui dénoncé par Sarah Knafo dans son livre. 

        C’est peut-être celui qui consiste à croire qu’une réforme complexe peut tenir dans une formule de campagne. 

        Privatiser l’audiovisuel public peut être défendu comme une réforme économique , cela ne constitue pas, à lui seul, une garantie de liberté. 

        La liberté médiatique ne dépend pas uniquement de la nature juridique du propriétaire. 

        Elle dépend de la diversité des propriétaires, de leur indépendance, de la transparence de leurs intérêts, de la protection des journalistes et de la capacité du citoyen à confronter plusieurs récits du réel.

        Alors oui, il faut regarder les dépenses publiques avec sévérité. 

        Oui, les institutions doivent rendre des comptes.

         Oui, l’audiovisuel public doit accepter la critique, notamment sur son efficacité, sa gouvernance et son pluralisme. 

        Mais si demain France Télévisions devient privée, la question ne disparaîtra pas , qui possédera les chaînes, qui les financera, qui décidera de leur ligne éditoriale et quelle place restera-t-il aux programmes que le marché juge trop peu rentables ?

        La liberté ne consiste peut-être pas à choisir entre une télévision contrôlée par l’État et une télévision contrôlée par quelques fortunes. 

        Elle consiste à éviter que quiconque puisse contrôler seul le récit collectif.

        Et dans cette histoire, le téléspectateur demeure le personnage le plus étrange , il paie, il regarde, il critique, il change de chaîne, puis revient le lendemain pour savoir ce que les autres ont pensé de ce qu’il vient de regarder. 

        La démocratie audiovisuelle, finalement, ressemble beaucoup à une télécommande , encore faut-il que toutes les touches fonctionnent.

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