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        Le mythe à la française : Tout va bien, ça va passer !



        Le vent du soir traverse les places comme un vieux colporteur de vérités oubliées , les lampadaires éclairent encore les façades, mais derrière les volets montent des questions que la République n’aime guère entendre et l’on se surprend à sourire, un peu jaune, devant ce talent national qui consiste à rebaptiser les fissures en « aléas passagers », comme si le Titanic avait organisé un atelier de peinture pendant qu’il prenait l’eau.

        Il existe en France un mythe plus solide que les remparts de Vauban et plus persistant qu’un rond-point un samedi de manifestation , « Tout va bien, ça va passer. » 

        Une formule magique, récitée avec le calme d’un capitaine annonçant une légère humidité dans la salle des machines alors que les passagers nagent déjà avec leurs valises. 

        Pénurie de médecins ? 

        Ça va passer. 

        Écoles en tension ? 

        Ça va passer. Justice engorgée ?

         Ça va passer. 

        Violences du quotidien ? 

        Ça va passer. 

        Services publics qui ferment un guichet sur deux ? 

        Ça va passer. 

        À ce rythme, même l’érosion des falaises devrait finir par demander pardon pour le dérangement.

        Le plus troublant n’est pas la crise , les nations en traversent depuis l’Antiquité. 

        Le plus troublant est la défaillance de la puissance publique, cette impression diffuse que l’État, jadis présenté comme l’architecte infatigable du bien commun, devient peu à peu un standard téléphonique .

         « Votre appel est important pour nous, veuillez patienter indéfiniment. » 

        Les citoyens signalent des problèmes, remplissent des formulaires, téléchargent des applications, obtiennent un numéro de dossier , puis contemplent le silence administratif avec la ferveur d’astronomes observant un trou noir. 

        L’État n’assume plus tout ce qu’il promettait, mais il continue parfois de parler comme s’il disposait encore des mêmes bras, des mêmes moyens et de la même autorité. 

        Le verbe reste impérial, l’action devient intermittente.

        Pendant ce temps, la scène politique ressemble de plus en plus au banquet gaulois d’Astérix

        Au début, tout le monde rit, trinque et proclame l’unité nationale.

         Puis vient le moment où le barde chante , aujourd’hui il s’appelle inflation, dette, insécurité, fracture territoriale ou défiance démocratique  et soudain les convives se jettent les poissons à la figure. 

        Les partis s’accusent mutuellement d’avoir vidé la marmite, les experts expliquent après coup pourquoi la recette ne pouvait pas fonctionner et le citoyen moyen, lui, regarde le spectacle en tenant son assiette vide avec cette question simple . 

        « Qui gouverne encore le banquet ? »

        La satire devient presque documentaire lorsque l’on observe certaines conférences de presse , graphiques rassurants, éléments de langage calibrés, promesses de « mobilisation exceptionnelle », tandis que les acteurs de terrain , maires, soignants, enseignants, policiers, magistrats  décrivent une réalité bien moins powerpoint-compatible. 

        On leur demande souvent d’être héroïques avec des effectifs réduits, de faire plus avec moins et de conserver le sourire républicain, cette variété française du stoïcisme où l’on colmate une digue avec un trombone en expliquant aux habitants que la montée des eaux est « sous contrôle ».

        Il serait pourtant trop facile de se contenter du sarcasme. 

        Car derrière la formule « ça va passer » se cache aussi une vieille habitude historique , celle d’un peuple qui a souvent survécu aux tempêtes en attendant que le ciel se dégage.

         Mais l’attente n’est pas une politique publique. 

        Une démocratie ne peut pas fonctionner durablement comme une salle d’attente géante où chacun espère être appelé avant la fermeture du guichet. 

        À force de repousser les décisions, on transforme les problèmes en couches géologiques , chaque gouvernement ajoute sa petite strate de rustines et l’édifice finit par ressembler à une cathédrale réparée avec du ruban adhésif administratif.

        La question n’est donc plus de savoir si « ça va passer », mais ce qui restera quand ce sera passé , des services publics reconstruits ou des coquilles vides, une autorité républicaine réaffirmée ou une gestion au jour le jour, une confiance retrouvée ou un pays où chacun apprend à se débrouiller sans l’institution censée garantir l’égalité. 

        Les Gaulois de la bande dessinée se battaient à la fin du repas puis reprenaient la route ensemble , dans la France réelle, le risque est que les convives quittent la table les uns après les autres, convaincus que le banquet continue surtout pour ceux qui sont déjà assis près du plat principal. 

        Et l’histoire, cette vieille moqueuse, murmure alors à l’oreille des puissants , les empires ne s’effondrent pas toujours dans un fracas de colonnes , parfois ils se dissolvent dans une succession de “tout va bien” prononcés un peu trop longtemps.


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