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        « Les milliardaires sont des nuisibles » : quand la lutte contre les inégalités dérape en procès de catégorie



        La rentrée politique française commence décidément avec des mots qui claquent. 

        Lors des universités d’été de La France insoumise, l’eurodéputée Manon Aubry a franchi un nouveau cran dans son offensive contre les grandes fortunes ,selon elle, « taxer les riches, ce n’est pas suffisant », il faudrait « interdire les milliardaires », qu’elle qualifie de « nuisibles ». 

        Une déclaration assumée, destinée manifestement à provoquer le débat  et qui l’a effectivement provoqué. 

        Sur le fond, la question qu’elle pose n’est pourtant ni absurde ni secondaire. 

        La concentration extrême des richesses, l’influence des grandes fortunes sur les médias, le financement politique, la fiscalité, l’héritage ou encore l’empreinte environnementale des grandes entreprises sont des sujets parfaitement légitimes dans une démocratie.

         On peut donc discuter sérieusement de la taxation du patrimoine, de l’héritage, de l’optimisation fiscale, des monopoles et de la concentration économique.

         Mais voilà que le débat quitte parfois l’économie pour entrer dans le vocabulaire de la zoologie politique , « nuisibles ». 

        Et c’est là que le bât blesse. 

        Car un système économique peut être nuisible sans que les êtres humains qui y évoluent deviennent, par essence, des nuisibles. 

        Une fortune peut être contestée, une pratique fiscale peut être combattue, une entreprise peut être réglementée, un monopole peut être démantelé , une démocratie, elle, devrait éviter de transformer une catégorie sociale en espèce à éradiquer. 

        Le mot est d’autant plus lourd qu’il possède une histoire sinistre , Jean-Michel Apathie a justement souligné la charge déshumanisante du terme et les résonances historiques qu’il peut réveiller. 

        Manon Aubry, elle, répond que l’indignation médiatique permet surtout d’éviter le débat sur le fond. 

        Sur ce point, elle n’a pas entièrement tort , il serait trop facile de condamner un mot et de refermer le dossier sans examiner la concentration de la richesse. 

        Mais l’inverse est également vrai , invoquer la justice sociale ne dispense pas un responsable politique de mesurer la puissance de son vocabulaire. 

        La liberté d’expression autorise la provocation , la responsabilité politique exige parfois de savoir où poser la virgule. 

        Et puis vient la question délicieusement embarrassante , comment « interdire » un milliardaire ? 

        Où placer la frontière ? 

        À 999 millions d’euros, tout va bien ? 

        À 1 milliard, le couperet tombe ? 

        Et si la fortune dépasse le seuil grâce à des actions dont la valeur fluctue en Bourse, doit-on ressortir la calculette tous les matins ? 

        La politique fiscale risque alors de ressembler à un douanier posté devant la frontière de la fortune, avec une balance et un formulaire Cerfa pour vérifier si monsieur est encore millionnaire ou déjà nuisible. 

        Le véritable sujet est ailleurs , faut-il empêcher qu’une puissance économique démesurée puisse devenir une puissance politique démesurée ?

         Là, le débat devient beaucoup plus intéressant. 

        Une démocratie peut parfaitement décider qu’une richesse extrême doit contribuer davantage à l’intérêt collectif. 

        Elle peut lutter contre les rentes, renforcer la concurrence, combattre l’évasion fiscale, encadrer les conflits d’intérêts et empêcher qu’une poignée d’acteurs puisse concentrer entre leurs mains trop de leviers économiques, médiatiques ou politiques.

         Mais elle doit le faire avec des règles générales, contrôlables et compatibles avec l’État de droit. 

        Le milliardaire n’est pas une espèce biologique , c’est une situation patrimoniale. 

        Cette distinction paraît élémentaire, mais elle devient essentielle lorsque le débat public s’échauffe. 

        Car si l’on commence par désigner une catégorie d’humains comme « nuisible », il faut se méfier de la pente rhétorique , aujourd’hui le milliardaire, demain qui ? 

        Le riche ? 

        Le rentier ? 

        Le patron ? 

        Le propriétaire ? 

        Celui qui possède deux appartements ? 

        Celui qui en possède dix ? 

        L’Histoire nous enseigne que les sociétés qui commencent à classer les citoyens selon leur supposée utilité finissent rarement par produire une République plus paisible. 

        La colère contre les inégalités peut être légitime , la déshumanisation ne constitue pas une politique publique. 

        Voilà probablement la vraie ligne de partage. 

        On peut vouloir une société où les grandes fortunes contribuent davantage sans transformer leurs détenteurs en parasites officiels de la République.

         On peut combattre la concentration économique sans fantasmer une société où la réussite individuelle deviendrait suspecte par définition. 

        Et surtout, on peut demander des comptes aux puissants sans perdre de vue une règle assez ancienne , en démocratie, ce sont les actes que l’on juge, pas l’humanité de celui qui les commet. 

        La formule de Manon Aubry aura donc réussi son premier objectif , faire parler. 

        Reste le plus difficile , transformer le slogan en démonstration, la colère en politique et la polémique en réforme. 

        Car dans une République sérieuse, même les milliardaires ont droit à un procès équitable  et les idées radicales, elles, ont surtout droit à une calculette, des chiffres et quelques questions embarrassantes. 

        Le débat commence précisément là où les slogans s’arrêtent.

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