Le slogan est brutal, presque de foire , « Président à troquer ».
Il amuse, il pique, mais il révèle surtout une fatigue démocratique profonde.
Quand un peuple en vient à parler de son chef d’État comme d’un objet dont on voudrait se défaire, ce n’est pas seulement l’homme qui est visé , c’est le contrat symbolique lui-même qui se fissure.
Philosophiquement, la question n’est pas d’aimer ou de détester Emmanuel Macron.
Elle est plus ancienne, presque platonicienne , qu’attend-on d’un gouvernant ?
Un gestionnaire efficace ?
Un protecteur ?
Un arbitre ?
Ou un représentant capable d’incarner une communauté de destins ?
C’est là que le bât blesse.
Le reproche central adressé à Macron n’est pas tant d’avoir échoué techniquement que d’avoir gouverné comme si la société était un tableau Excel, là où beaucoup vivent leur existence comme une lutte quotidienne pour la dignité.
Dans la tradition républicaine française, le pouvoir n’est jamais purement administratif.
Il est charnel, presque théâtral.
De Gaulle l’avait compris , le président n’est pas seulement un décideur, il est un récit vivant, un symbole qui parle à l’ouvrier comme au professeur, au paysan comme au banquier.
Or Macron incarne autre chose , une rationalité verticale, technocratique, souvent sourde aux affects collectifs.
Il gouverne par le haut, là où la France se vit par le bas.
D’où cette fracture étrange , même le milieu dont il est issu , élites administratives, économiques, culturelles ne le défend plus vraiment.
Non par compassion pour le peuple, mais parce que son style a rompu un équilibre tacite , celui qui veut réformer sans heurter le sentiment d’appartenance.
En philosophie politique, on appelle cela la perte de l’adhésion symbolique.
Le pouvoir peut encore contraindre, mais il ne convainc plus.
Dire qu’il a « coulé la France » est excessif au sens strict.
Les nations sont plus robustes que les mandats.
Mais il a sans doute accéléré une érosion , celle de la confiance, du dialogue, du sentiment que l’État protège avant d’exiger.
Hannah Arendt rappelait que l’autorité disparaît dès qu’elle doit s’imposer par la force ou le mépris.
Quand les gouvernés se sentent infantilisés, sommés de « ne pas être réfractaires », le lien civique se transforme en rapport de domination.
La colère actuelle n’est donc pas seulement politique , elle est existentielle.
Elle dit : « Nous ne nous reconnaissons plus dans celui qui nous parle ».
Et un président sans reconnaissance devient un corps étranger, même s’il est légalement élu.
La légitimité, elle, se nourrit chaque jour par l’écoute, la mesure, l’humilité.
Troquer un président, en réalité, est impossible.
Mais changer de manière de gouverner, voilà l’enjeu.
Revenir à une sagesse plus ancienne , gouverner, ce n’est pas optimiser un système, c’est prendre soin d’un peuple imparfait, bruyant, contradictoire, mais vivant.
La France ne demande pas un sauveur.
Elle demande un capitaine qui entende la houle avant de corriger la trajectoire.
Et peut-être est-ce là la leçon la plus rude , quand un président semble rejeté de toutes parts, ce n’est pas seulement lui qui a failli.
C’est toute une époque qui découvre, avec perplexité, que la rationalité sans humanité finit toujours par gouverner, à vide.
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