Manger ou soutenir , le dilemme que personne n’ose nommer
Il y a une phrase qu’on entend partout, comme un refrain devenu réflexe , « Il faut soutenir nos agriculteurs. »
Elle est juste.
Elle est nécessaire.
Elle est même vitale.
Mais il y a une autre réalité, plus basse, plus discrète, qui ne passe jamais au micro.
Celle des caddies à moitié vides.
Celle des portefeuilles qui n’ouvrent plus que pour compter.
Celle d’un budget qui ne permet pas d’acheter 40 euros de viande par jour, ni même par semaine.
Et là, le silence devient gênant.
Le problème n’est pas l’agriculteur.
Le problème n’est pas le consommateur.
Le problème, c’est l’espace béant entre les deux.
Une équation impossible
On demande aux citoyens de payer le “juste prix”.
On demande aux agriculteurs de survivre avec des marges minuscules.
On demande aux familles de manger mieux, local, sain, durable.
Mais on ne demande jamais au système d’être cohérent.
Quand un salaire stagne, quand les aides fondent, quand l’énergie, le logement, les transports mangent déjà la moitié du revenu, l’alimentation devient une variable d’ajustement.
Pas par choix idéologique.
Par nécessité brute.
On ne “refuse” pas de soutenir les agriculteurs.
On renonce parce qu’on ne peut pas faire autrement.
Le tabou du sacrifice.
Faut-il sacrifier sa propre santé, sa propre dignité alimentaire, pour sauver l’agriculture ?
Poser la question choque.
Pourtant, elle traverse les cuisines, les supermarchés, les marchés de village.
La réponse honnête est non.
Une société qui demande à ses citoyens de se priver pour compenser ses propres défaillances est une société qui se défausse.
Le sacrifice ne peut pas être la politique alimentaire d’un pays.
Le piège de la culpabilité.
On culpabilise le consommateur .
“Tu achètes trop bon marché.”
“Tu encourages l’agro-industrie.”
“Tu ne fais pas assez d’efforts.”
C’est oublier que la pauvreté n’est pas un choix militant.
C’est oublier que manger n’est pas un luxe moral, mais un besoin vital.
La culpabilité est une solution bon marché pour éviter de repenser le modèle.
Le vrai combat , structurel, pas individuel.
Opposer consommateurs et agriculteurs est une erreur commode.
Ils sont dans la même barque, mais pas au même bout de la rame.
Le vrai sujet, celui que personne n’aime aborder.
La répartition de la valeur.
Le rôle des intermédiaires.
Les politiques agricoles incohérentes.
Les aides mal ciblées.
Et un marché qui écrase les deux extrémités pour préserver le centre.
Tant que manger correctement coûtera plus cher que vivre correctement, le discours du “soutien” restera une injonction creuse.
Une question de dignité collective.
Soutenir les agriculteurs, oui.
Permettre à chacun de manger à sa faim, dignement, sans arbitrer entre nourriture et factures, aussi.
Une société mature ne demande pas de choisir entre la survie de ceux qui produisent et celle de ceux qui consomment.
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