Dans toute démocratie, l’élection est censée être un moment de vérité.
Un instant fragile où le peuple tranche, non entre le bien et le mal absolus, mais entre des visions imparfaites du monde.
Empêcher un candidat de se présenter n’est donc jamais un geste anodin.
C’est une secousse portée au cœur même du jeu démocratique, même lorsqu’elle se pare des habits de la vertu.
Depuis quelques années, une partie de la gauche radicale, incarnée notamment par La France insoumise, revendique une posture morale élevée , combattre l’ennemi politique non seulement dans les urnes, mais en amont, par l’exclusion, la disqualification, l’empêchement.
L’adversaire n’est plus seulement celui avec qui l’on débat , il devient celui qu’il faudrait faire taire, au nom du bien commun.
Philosophiquement, le glissement est lourd de conséquences.
Hannah Arendt nous avertissait déjà , lorsque la politique se confond avec la morale absolue, elle cesse d’être un espace de pluralité.
Elle devient un tribunal.
Et dans un tribunal idéologique, la sentence précède souvent le débat.
L’hypocrisie surgit précisément ici.
Car ceux qui dénoncent, à juste titre parfois, les abus de pouvoir, les dérives autoritaires, les institutions verrouillées, adoptent dans le même mouvement des pratiques qui leur ressemblent dangereusement.
Empêcher un candidat, c’est décider à la place du peuple ce qui est acceptable ou non.
C’est substituer le soupçon au suffrage.
La gauche, historiquement, s’est construite contre l’arbitraire, pour l’émancipation, pour l’élargissement du champ démocratique.
Elle parlait d’ouvriers privés de voix, de femmes exclues du vote, de peuples colonisés réduits au silence.
La voilà aujourd’hui tentée par une logique inverse , réduire le champ des possibles au nom d’une pureté idéologique.
Jean-Paul Sartre écrivait que « les mains propres n’aiment pas les mains sales ».
La politique, elle, exige des mains mêlées au réel, parfois inconfortables.
Refuser ce réel, c’est préférer la posture à la responsabilité.
C’est transformer la démocratie en vitrine morale, impeccable mais vide.
Il ne s’agit pas ici de défendre un candidat en particulier.
Il s’agit de défendre un principe en démocratie, on combat les idées par d’autres idées, pas par l’effacement administratif ou judiciaire opportun.
Sinon, on installe un précédent.
Et les précédents, en politique, changent souvent de camp plus vite que les slogans.
Empêcher un candidat aujourd’hui, c’est offrir à ses adversaires de demain la même arme, déjà légitimée.
Le coup bas se recycle toujours.
La vertu proclamée devient une technique.
Et la technique, un jour, se retourne contre ceux qui l’ont inventée.
La démocratie n’est pas un espace propre.
Elle est bruyante, contradictoire, parfois dérangeante.
Mais c’est précisément ce désordre qui la distingue de l’autoritarisme éclairé.
À force de vouloir sauver la démocratie contre le peuple, certains finissent par oublier une chose simple , sans choix réel, il n’y a plus d’élection.
Et sans élection vivante, il ne reste qu’un décor républicain, vidé de sa substance.
L’histoire, elle, a toujours été sévère avec ceux qui confondent la justice avec l’exclusion et la morale avec la censure.
Elle finit souvent par leur rappeler que la démocratie ne se protège pas en la rétrécissant, mais en acceptant le risque qu’elle implique.
Un risque inconfortable, certes.
Mais infiniment moins dangereux que la certitude d’avoir toujours raison.
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